L’Île de Pâques : un rêve se réalise ! (1/3)

3 octobre 2014, de Santiago à Hanga Roa (Rapa Nui)

3h30 du matin : Je me lève pour être près à la réception de l’auberge à 3h50, un taxi partagé étant censé passer me prendre à 4h00. Mon avion pour l’Île de Pâques décolle à 8h30 et je dois, d’après LAN – la compagnie aérienne assurant le vol – arriver trois heures avant le départ. Ça me semble exagéré mais, bon, mieux vaut prévenir que guérir… et puis, de toutes façons, je préfère arriver le plus tôt possible. Manquer un vol aussi important – mon exutoire hors du tumulte urbain – serait une catastrophe personnelle.

L’auberge dort à point fermé à cette heure-ci et le gardien de nuit – jamais vu jusqu’à aujourd’hui – ronfle sur sa chaise, la bouche entre-ouverte. Je me pose sur le sofa du salon et grignote quelques gâteaux secs qui font mon petit-déjeuner, tout en observant avec une anxiété croissante les minutes défiler sur l’horloge.

4h10, toujours pas de taxi ! Ça commence à être inquiétant. Je décide de réveiller le gardien de nuit. Il commence à ouvrir les yeux après trois ou quatre tentatives. Le pauvre est dans le gaz… Son accent ne laisse planer aucun doute sur ses origines : c’est un porteño (habitant de Buenos Aires). Je lui fais part de mon inquiétude mais il n’a pas l’air de prendre mon problème très au sérieux. Je sens même une petite pointe de mépris dans son attitude.

Bon, je l’ai réveillé, d’accord… mais tout de même, c’est son travail. Je lui demande prestement d’appeler le taxi partagé – ce qu’il fait – et l’entends bientôt hausser le ton avec son interlocuteur. Ma veine ! La compagnie a mal pris la réservation faite l’avant-veille – j’étais pourtant là au moment où la réceptionniste avait appelé – et m’a tout bonnement zappé !

4h20… Je demande au veilleur de nuit d’appeler un taxi « standard ». Tant pis s’il faudra payer quasiment le triple de ce que m’aurait coûté le taxi partagé. Le taxi arrive heureusement 5 minutes plus tard. Gros soulagement, je serai à l’heure ! J’arrive quinze petites minutes plus tard devant l’aéroport international de Santiago. Le trajet est moins long que ce à quoi je m’attendais et je suis donc largement en avance. Peu importe, mieux vaut ça qu’être à la bourre et stresser comme un diable ! D’autant plus que ce vol vers l’Île de Pâques, je l’attends depuis bien longtemps et ne veux surtout pas le manquer… Même si le taxi vient de me rendre un grand service en me permettant de rejoindre l’aéroport en pleine nuit, les 16 000 CLP (environ 20€) en moins dans mon porte-monnaie font mal au budget. Je mettrai ça dans la case des « imprévus », heureusement prévue !

Une fois dans le hall de l’aéroport, j’essaie dans un premier temps de retirer de l’argent dans l’un des distributeurs automatiques. « Fonds insuffisants » me répond la machine. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?! Je teste à nouveau ma carte dans un autre distributeur. Même rengaine. Zut ! Et si ma carte Visa ne passait pas dans les rares distributeurs de l’Île de Pâques (il n’y en a que deux apparemment) ? J’ai avec moi une certaine somme – près de 200 000 CLP – mais pas de quoi couvrir tout mon séjour sur l’île (11 jours). Je me ferais moins de soucis si j’avais toujours deux cartes en ma possession…

Autre inquiétude : Et si ma carte Visa s’était déjà faite piratée dans l’un des distributeurs que j’ai utilisés depuis le début de mon voyage (et surtout depuis que mon autre carte a été volée) ? J’ai croisé un certain nombre de voyageurs malchanceux à qui c’est arrivé…

Et que se passerait-il si ma carte se faisait avaler par un distributeur lors des prochaines semaines ? J’ai demandé à ma banque d’envoyer une nouvelle carte MasterCard en poste restante à Auckland, la prochaine ville sur mon itinéraire où je suis sûr de pouvoir récupérer la carte en temps et en heure. Ce serait trop juste pour l’Île de Pâques et je n’ai pas envie de tenter ma chance en Polynésie sachant que je vais sauter d’île en île et passer peu de temps à chaque endroit.

D’ici là, pas le choix, il faudra composer avec une seule carte ! Si ma Visa se fait pirater, là, pour le coup, je serai dans de beaux draps ! Je n’ai plus qu’à croiser les doigts… Même si ces possibilités ne sont pas à écarter, les probabilités restent faibles et je tente donc de ne pas m’en faire outre mesure.

Je fais enregistrer mon gros sac vers 6h du matin pour m’en débarrasser. Je suis visiblement le premier à m’être présenté pour Rapa Nui ; il n’y a pas un chat devant le comptoir d’enregistrement. Trois heures avant, mon œil !

Je me mets ensuite en quête d’une connexion Internet pour pouvoir accéder à mon compte bancaire en ligne et voir si le problème au distributeur ne viendrait pas d’un fond insuffisant sur mon compte courant. On me dit au Point Info qu’il n’y pas de wifi dans l’enceinte de l’aéroport… Bizarre dans un endroit aussi moderne et voyant passer autant de monde !

Je me pose au rez-de-chaussée – étage des arrivées – dans un café encore désert à cette heure-ci et commande un chocolat chaud juste pour pouvoir m’asseoir et me poser un peu car je me sens à plat. 3,8$ le chocolat chaud ! Le prix me paraît exorbitant. Mon passage dans des pays vraiment bon marché, comme l’Équateur ou la Bolivie, a vraiment changé mon « référentiel de prix ». Je suis au Chili, pays très occidentalisé, et qui plus est dans un aéroport ; je ne dois pas l’oublier !

Au moment de régler mon addition, je demande au serveur si le café dispose du wifi ; on ne sait jamais. « Sí señor » me répond-t-il. Bonne nouvelle ! L’hôtesse du Point Info est à l’évidence très bien renseignée… J’entre la clé de sécurité et me connecte illico avec ma nouvelle tablette, qui prouve ici toute son utilité. J’effectue un virement de mon compte épargne vers mon compte courant pour le renflouer un peu puis envoie un petit message à la maison pour informer ma petite famille de mes avancées. Je remonte ensuite à l’étage des départs, tente à nouveau un retrait – toujours infructueux -, puis passe la sécurité pour rejoindre la salle d’embarquement. Bizarre, on ne vérifie ni mon passeport ni mon ticket…

8h30 : Je décolle enfin ! Énorme soulagement que de quitter Santiago et de laisser derrière moi les (très) mauvaises journées que je viens de passer… Enfin je progresse dans mon périple ; enfin je m’envole pour l’Île de Pâques, une destination vers laquelle j’ai rêvé de m’envoler depuis des années !

Très vite, l’avion quitte les terres chiliennes pour entamer sa longue traversée du Pacifique. 3680 kilomètres de bleu ininterrompu, c’est une sacrée distance tout de même. Dire que dans un peu moins de 6h, j’atterrirai sur un petit confetti de 163 km² (soit 1,5 fois la taille de Paris intra-muros) perdu au milieu du plus vaste océan de la Planète ! Je n’en reviens pas.

Rapa Nui, un confetti perdu au milieu du Pacifique ; Rapa Nui (Île de Pâques) [Réalisation : N. Pettini, 2015]

Rapa Nui, un confetti perdu au milieu du Pacifique !
Rapa Nui (Île de Pâques) [Réalisation : N. Pettini, 2015]

Carte de Rapa Nui (Île de Pâques)

Carte de Rapa Nui (Île de Pâques)
Source : Eric Galba (2008), Wikimedia Commons

Je somnole une partie du vol, exténué par ce réveil matinal et les deux semaines de stress et de profonde déprime qui viennent de s’écouler.

On ne se rend vraiment compte de l’isolement de l’Île de Pâques qu’en survolant pendant des heures le tapis irisé, s’étirant à l’infini, de l’océan. Heureusement que les avions disposent d’un système de navigation sophistiqué pour trouver ce petit bout de terre ferme au milieu du grand bleu !

12h (heure locale, soit deux heures de moins qu’à Santiago) : Terre en vue mon capitaine !  Enfin la voilà ! J’aperçois un bout de relief dénudé à travers mon hublot et reconnais instantanément cette zone, ayant étudié avec délice la géographie de Rapa Nui : c’est la péninsule de Poike. Je jubile.

Peu avant l'atterrissage ; Rapa Nui (Île de Pâques)

Peu avant l’atterrissage…
Rapa Nui (Île de Pâques)

Notre embarcation suit sa course vers la piste d’atterrissage, située à l’autre bout de l’île, entre la péninsule du Rano Kau et le bourg d’Hanga Roa. Le paysage défile doucement à travers mon hublot. Le ciel est nuageux, renforçant l’austérité de cette terre du bout du monde. Dire que je vais passer 11 jours sur ce petit paradis !

L’avion atterrit vers 12h10 sur l’unique piste que compte l’île. Rallongée jusqu’à 3 kilomètres à la demande de la NASA en 1986 pour permettre l’atterrissage d’urgence de la navette spatiale américaine, ce serait la plus longue piste d’Amérique du Sud.

Premier ressenti à la sortie de l’appareil : il ne fait pas si chaud que ça. J’avais oublié que Rapa Nui, avec ses 27° de latitude sud, est localisée en dehors de la zone intertropicale. Bah, elle n’en est tout de même pas très éloignée (tropique du Capricorne : 23°26’14 » de latitude sud). L’air, bien que rafraîchi par le vent marin, reste relativement doux. La petite polaire n’est pas de trop ! Il tombe quelques gouttes éparses. Espérons que ça tienne si je dois marcher jusqu’au bourg avec mes deux sacs…

En attendant de pouvoir récupérer mon gros sac sur le carrousel à bagages, je fais le tour des cinq guichets tenus par les gérants de plusieurs hostals. Camping sous tente, dortoir, chambre privative : il y a le choix pour des prix pas si élevés que ceux que j’avais vus sur Internet. D’après mes recherches, je m’attendais en effet à un minimum de 35$ la nuit pour l’hébergement le moins cher. Comme quoi, en mode routard, ça paye souvent de voir directement sur place ! Un certain Martín, avec sa chambre privative à 120 000 CLP les 10 nuits, réussit à me convaincre de le suivre chez lui pour voir la chambre, sachant pertinemment que l’affaire est presque dans le sac…

Cette option sous le coude, je pars acheter mon ticket d’entrée pour le Parc national de Rapa Nui qui permet d’accéder à certains sites régulés. 30 000 CLP (soit près de 40€), ce n’est vraiment pas donné ! J’imagine que c’est une façon de réguler la pression touristique sur les sites majeurs et d’engranger des fonds pour restaurer et maintenir le patrimoine archéologique de cette île à part.

Cet achat effectué, je récupère mon gros sac puis grimpe dans la voiture de Martín en compagnie de deux autres touristes qu’il a réussit à convaincre, un couple d’Ukrainiens implantés à Buenos Aires depuis 10 ans. La femme parle bien espagnol, mais avec un horrible accent porteño. « Cho me Chamo » (Je m’appelle)… Je ne suis décidément pas très fan ! Son mari, qui semble mal maîtriser la langue, parle peu.

Hanga Roa, l’unique entité urbaine de l’île, que l’on pourrait qualifier de « bourg », est accolée à l’aéroport. Comptant 5000 habitants, elle s’étale sur environ 4 kilomètres le long de la côté ouest, au nord de la péninsule du Rano Kau.

Nous arrivons rapidement devant la maison de Martín, située rue Simon Paoa entre l’hôpital et le collège-lycée (qui se trouvent de l’autre côté de la route), à environ 250 m de l’église et 5 minutes du centre – un bien grand mot – de cette petite bourgade en apparence paisible. La propriété, très végétalisée, me plaît assez au premier abord. La chambre que me propose Martín est toute bleue et toute simple. Assez sombre et humide, elle sent le renfermé. Deux petits cadres photo aux couleurs délavées (l’un du Rano Kau, l’autre d’un moai du Rano Raraku) agrémentent des murs sales et font office de déco. La chambre dispose d’une petite salle-de-bain avec baignoire.

Ce n’est franchement pas la panacée mais, vu le prix auquel me la propose Martín (environ 20$ la nuit), je finis par accepter. La propriété dispose qui plus est du wifi – j’attends de voir ce que ça donne concrètement – et on peut accéder librement à la cuisine. Et puis, ça m’évitera de devoir dormir sous tente (il pleut souvent paraît-il à Rapa Nui) ou en dortoir. Je trouve par ailleurs Martín plutôt sympathique, malgré une certaine nonchalance que j’imagine propre aux gens d’ici. J’élis donc domicile chez lui, en me disant que je pourrai toujours déménager si je ne m’y plais finalement pas et trouve mieux ailleurs.

Je ressors rapidement pour partir à la découverte d’Hanga Roa à pied en prenant la direction du front de mer. J’y découvre mon tout premier moai, posté telle une sentinelle, le dos tourné à la mer comme l’immense majorité des habitants de pierre de l’île. Coincé entre le rivage et la route, face au stade de l’école primaire, il veille fièrement. Moment d’émotion face à l’un de ces géants mythiques qui m’ont tant fait rêver.

Mon premier moai, un grand moment ; Hanga Roa (Rapa Nui)

Mon premier moai, un grand moment !
Hanga Roa (Rapa Nui)

Moai tatoué du symbole de l'Homme-Oiseau ; Hanga Roa (Rapa Nui)

Moai tatoué du symbole de l’Homme-Oiseau
Hanga Roa (Rapa Nui)

Je poursuis ma visite en longeant le front de mer vers le sud, admirant les lames qui se brisent sur la côte volcanique déchiquetée. Des surfeurs en combinaison jouent avec les vagues ; l’eau ne doit pas être bien chaude… Je tombe en chemin sur une banque et l’un des deux seuls distributeurs automatiques que compte l’île. Je teste immédiatement ma carte. Même rengaine qu’à l’aéroport de Santiago : « Fonds insuffisants ». Décidément ! Je verrai avec l’autre distributeur un peu plus tard, en croisant les doigts pour que ça marche.

Je poursuis ma course et longe bientôt un grand ensemble clôturé d’habitations basses en béton, plutôt laides vues de l’extérieur : l’Hanga Roa Eco Village & Spa, un hôtel de luxe. Devant la clôture se trouve une banderole, plantée là par un clan rapanui dénonçant le vol du terrain sur lequel est construit l’hôtel. Des tensions sont apparemment à l’œuvre au sein de la paisible communauté…

Je rejoins après quelques digressions le cœur du bourg où sont concentrés les principaux commerces. Je découvre avec horreur les tarifs pratiqués ici. Tout est hors de prix ! Je comprends mieux pourquoi le budget journalier moyen du voyageur est estimé à 45€ à l’Île de Pâques… Je fais quelques courses – trois fois rien – et m’en sors pour plus de 25€ ! Les prix affichés devant les restos me semblent exorbitants ; ils sont facilement 30 à 50% plus chers qu’à Santiago où, déjà, je les trouvais très élevés. C’est le prix à payer pour être dans l’un des endroits habités les plus isolés du monde !

Après une pause dans ma chambre, je retourne me balader dans le village en fin d’après-midi et découvre notamment le complexe cérémonial de Tahai, au nord d’Hanga Roa. J’y admire un superbe moai restauré, trônant en solitaire sur son ahu (Ko Te Riku). Il revêt le pukao, une sorte d’énorme cylindre de pierre taillée dans la scorie rouge du cratère de Puna Pau et représentant (en théorie) la coiffe que portait les ancêtres ayant inspiré l’édification de ces sculptures. Il porte aussi des yeux de corail blanc.

Moai solitaire magnifiquement restauré de l'ahu Ko Te Riku ; Hanga Roa (Rapa Nui)

Moai solitaire magnifiquement restauré de l’ahu Ko Te Riku
Hanga Roa (Rapa Nui)

Moai solitaire du complexe cérémoniel de Tahai ; Hanga Roa (Rapa Nui)

Un autre moai solitaire du complexe cérémoniel de Tahai
Hanga Roa (Rapa Nui)

Non loin de lui, un ahu supportant cinq moais partiellement détruits trône dos à la mer. Il s’agit de l’Ahu Vai Ure. Ces géants de pierre confèrent aux lieux un air très particulier, empreint de solennité et de mystère.

Silhouettes des cinq moais de l'Ahu Vai Ure ; Hanga Roa (Rapa Nui)

Silhouettes des cinq moais de l’Ahu Vai Ure
Hanga Roa (Rapa Nui)

Une maison traditionnelle rapanui, intégralement recouverte de feuilles de palmier desséchées, a également été reconstituée sur le site. Sa forme imite celle d’une coque de bateau renversée.

Maison traditionnelle en forme de coque de bateau renversée ; Hanga Roa (Rapa Nui)

Maison traditionnelle en forme de coque de bateau renversée
Hanga Roa (Rapa Nui)

De retour au gîte, je ne fais pas de vieux os et me couche tôt. Le soleil qui, sous ces latitudes et à cette période de l’année ne s’attarde pas après 20h, fait de même.

4 octobre 2014, Hanga Roa (Rapa Nui)

Je pars ce matin d’Hanga Roa en longeant la côte en direction du nord, décidé à aller le plus loin possible. Le ciel est gris et menaçant ; j’ai bien peur qu’il pleuve et d’être contraint de changer mes plans… Je repasse par le site de Tahai où j’avais manqué hier une magnifique sculpture représentant une énorme main brandissant un poignard, ainsi qu’un cercle de petites statues étranges faites de je-ne-sais-quel métal fondu, situées à deux pas du cimetière.

Mystérieuses statuettes faites de métal fondu ; Hanga Roa (Rapa Nui)

Mystérieuses statuettes faites de métal fondu
Hanga Roa (Rapa Nui)

Superbe sculpture d'une main empoignant une arme ; Hanga Roa (Rapa Nui)

Superbe sculpture d’une main empoignant une arme
Hanga Roa (Rapa Nui)

Une bruine assez drue se met bientôt à tomber. Zut ! Je me mets à l’abri au fond d’une alcôve de roches basaltiques couleur ébène creusée par le perpétuel ressac du Pacifique en attendant que ça se calme. De grosses vagues se brisent contre les rochers, sans m’atteindre heureusement. Je décide de sortir carnet et stylo pour écrire un peu, tout en me délectant de l’atmosphère sauvage de ce lieu. Après les grandes villes, c’est plus qu’appréciable. Je me sens enfin apaisé. La côte, sombre et déchiquetée, s’étire loin vers le nord en une succession de petits caps. Juste sublime.

« Grotte » sur la côte noire déchiquetée, non loin d'Hanga Roa ; Rapa Nui (Île de Pâques)

« Grotte » sur la côte noire déchiquetée, non loin d’Hanga Roa
Rapa Nui (Île de Pâques)

Falaises côtières de l'ouest, au nord d'Hanga Roa ; Rapa Nui (Île de Pâques)

Falaises côtières de l’ouest, au nord d’Hanga Roa
Rapa Nui (Île de Pâques)

La bruine cesse. Je repars en continuant à longer la côte. Il n’y a personne et c’est tant mieux car je veux ressentir à pleins poumons la « sauvagerie » de ces terres. Je dépasse deux îlets (Motu Tautara) et découvre plusieurs ruines d’ahus profanés. Les moais qui avaient été érigés là ont été renversés volontairement à l’époque des guerres tribales, il y a plusieurs centaines d’années. La plupart sont cassés, souvent au niveau du cou, la zone la plus fragile.

J’éprouve une certaine tristesse face à ces œuvres saccagées par la « folie » des hommes. Tant d’efforts pour les sculpter et les transporter jusqu’ici réduits à néant ! Le cratère de Rano Raraku, la fameuse carrière de moais où ont été extraits tous ces géants de pierre, se trouve en effet à plus de douze kilomètres à vol d’oiseau. C’est dire le travail qu’a dû représenter leur acheminement…

Tête de moai « décapité » sur la côte ouest ; Rapa Nui (Île de Pâques)

Tête de moai « décapité » sur la côte ouest
Rapa Nui (Île de Pâques)

Je dépasse l’Ahu Tepeu, toujours décidé à poursuivre ma route vers la « pointe » nord de l’île. Le paysage est tapissé de maigres prairies interrompues de vastes champs de roches volcaniques que délimitent des clôtures à l’abandon. Elles dévalent en pente douce les flancs du volcan Terevaka, le volcan le plus récent et le plus haut de l’île (507 m), pour se jeter dans le Pacifique en un décroché vertigineux.

Les falaises de basalte, dont la hauteur avoisine parfois 100 mètres, sont vraiment impressionnantes. Je longe le précipice au plus près, en veillant toutefois à faire attention où je mets les pieds car une chute serait bien sûr fatale. L’immensité du Pacifique qui s’étire à perte de vue captive mon regard. C’est une belle et vive émotion que celle de se sentir au bout du monde, « perdu » au milieu de cet océan gigantesque !

Après un kilomètre et demi, deux peut-être, la pluie se remet à tomber… à grosses gouttes cette fois. Vite, j’enfile ma veste imperméable, protège mon sac à dos en le portant contre la poitrine et cours me mettre à l’abri sous un arbre – spécimen plutôt rare sur ces terres dépouillées – situé à quelques centaines de mètres vers l’intérieur de l’île. Je veille en courant à ne pas me tordre une cheville dans le chaos de roches qui jonche le sol. Le vent souffle fort, donnant à la pluie une forte obliquité. Ça a l’air d’être parti pour durer… Et zut (pour rester poli) !

Je reste une bonne demi-heure assis au pied de l’arbre, relativement bien protégé par son tronc et une grosse branche en surplomb. Malgré ma frustration à ne pas pouvoir continuer ma route vers le nord, je savoure l’instant. Je suis sur l’Île de Pâques, loin de tout, face à l’immensité du Pacifique, abrité d’une averse sous un vieil arbre… La vie est belle ! Petit moment d’exception.

15h30 : Constatant que l’averse n’est pas prête de s’arrêter, je décide de prendre le chemin du retour en me protégeant du mieux que je le peux contre la pluie qui me fouette le visage. Mon pantalon et mes baskets sont rapidement trempés mais le haut reste au sec ; c’est l’essentiel. J’avais peur pour mon appareil photo mais il ne risque rien sous mon imperméable. J’essaie de tirer au plus court vers Hanga Roa, en coupant « à travers champs » et en enjambant plusieurs clôtures. La pluie cesse au bout d’une heure. Je rejoins la civilisation une demi-heure plus tard.

La pluie le premier jour, ça commence bien ! J’espère que la météo sera plus clémente demain…

Même si j’ai réussi à profiter de cette balade, je ne suis pas pour autant totalement guéri de mon mal-être de ces derniers temps. Le moral a décidément du mal à remonter…

 5 octobre 2014, Hanga Roa (Rapa Nui)

J’ai décidé aujourd’hui de partir à la découverte du cratère de Rano Kau et de faire le tour de la péninsule supportant le volcan.

10h : Je quitte le gîte et rejoins la côte en passant rapidement au second distributeur automatique de l’île pour tester ma carte. Ça ne passe toujours pas ! Ma veine, comment je vais faire pour retirer des pesos chiliens maintenant ? J’espère que je pourrai obtenir de l’argent directement au guichet demain avec ma carte…

En descendant vers le front de mer ; Hanga Roa (Rapa Nui)

En descendant vers le front de mer…
Hanga Roa (Rapa Nui)

Je longe la côte par la route pour sortir d’Hanga Roa puis emprunte une sente qui s’évanouit dans les grandes herbes après seulement quelques centaines de mètres. Bon, ben, je crois qu’il va falloir y aller à vue !

Je longe prudemment la falaise tout en admirant le Pacifique, l’escarpement du rivage et le vaste panorama qui s’étire vers le nord, au-delà d’Hanga Roa. Contrairement à hier, il fait un temps magnifique et je dois rapidement me badigeonner de crème solaire pour éviter de virer au rouge. Même si le soleil tape dur, je garde ma polaire car le vent souffle fort et rafraîchit considérablement l’atmosphère.

Je suis seul et heureux de l’être ! Mon moral s’élève à mesure que je progresse sur la pente douce du cratère. J’atteins à mi-pente une plantation d’eucalyptus de belles dimensions. L’île ayant été intégralement défrichée par le passé, probablement à la fin de « l’ère des moais », des campagnes ont été lancées au cours des dernières décennies pour reboiser certains secteurs. Dommage qu’on ne puisse pas le faire avec des espèces d’arbres ou de palmiers autochtones… (elles ont toutes disparues)

Falaises côtières à l'ouest de la Péninsule du Rano Kau, au sud d'Hanga Roa, Rapa Nui (Île de Pâques)

Falaises côtières à l’ouest de la Péninsule du Rano Kau, au sud d’Hanga Roa
Rapa Nui (Île de Pâques)

Plantation d'eucalyptus sur la péninsule de Rano Kau ; Rapa Nui (Île de Pâques)

Plantation d’eucalyptus sur la péninsule de Rano Kau
Rapa Nui (Île de Pâques)

Les trois îlets (Motu Nui, Motu Iti et Motu Kau Kau) au sud du Rano Kau ; Rapa Nui (Île de Pâques)

Les trois îlets (Motu Nui, Motu Iti et Motu Kau Kau) au sud du Rano Kau
Rapa Nui (Île de Pâques)

Trois îlets font leur apparition un peu plus haut, à l’approche du sommet : Motu Nui, Motu Iti et Kari Kari. Le panorama est sublime. Le Motu Nui (le plus grand des trois) était au cœur du rite de l’Homme-Oiseau, une compétition entre clans rapanuis destinée à élire le « roi » de l’île, perpétrée jusqu’à la fin du 19ème siècle.

Au cours de cette compétition, les concurrents, qui représentaient chacun un clan et un roi potentiel, devaient désescalader une falaise de 180 m de haut puis nager jusqu’à l’îlet, situé à plus d’un kilomètre du rivage. Ils devaient alors patienter – parfois pendant plusieurs semaines – jusqu’à l’éclosion du premier œuf d’« hirondelle de mer » (sterne) puis rapporter le Saint Graal, naturellement sans le casser, en nageant à nouveau jusqu’au pied de la falaise qu’ils n’avaient alors plus qu’à escalader à mains nues !

Celui qui arrivait le premier – pour peu qu’il soit parvenu à éviter requins, noyade ou dégringolade tout en gardant l’œuf intact bien entendu – était alors proclamé Homme-Oiseau (Tangata manu) de l’année et faisait élire son chef de clan comme souverain de l’île. Sa récompense pour sa bravoure : être considéré comme l’incarnation vivante du dieu Maké Maké, créateur de l’Univers, et à ce titre, avoir le privilège de passer une année entière reclus dans une grotte à l’écart des autres hommes. Il bénéficiait ensuite d’un statut particulier au sein de ses semblables, sa réputation d’avoir été un jour désigné Homme-Oiseau le suivant jusqu’à sa mort.

Le cratère du Rano Kau : une pure merveille ! ; Rapa Nui (Île de Pâques)

Le cratère du Rano Kau : une pure merveille !
Rapa Nui (Île de Pâques)

Une végétation luxuriante en pourtour du plancher humide ; Cratère de Rano Kau (Rapa Nui)

Une végétation luxuriante en pourtour du plancher humide
Cratère de Rano Kau (Rapa Nui)

Myriade d'îlets flottants au fond du cratère ; Cratère de Rano Kau (Rapa Nui)

Myriade d’îlets flottants au fond du cratère…
Cratère de Rano Kau (Rapa Nui)

Je bifurque sur ma gauche pour rejoindre le bord du cratère, laissant pour plus tard la découverte du village d’Orongo. La progression à travers la végétation dense est difficile mais je finis par atteindre mon but.

Le cratère est un enchantement pour les yeux. Immense et de forme remarquablement circulaire, il s’étire en tous sens sur environ 1,5 km de diamètre. Son plancher, situé 300 mètres plus bas (diamètre avoisinant le kilomètre), est constellé d’une pléiade de laquets de toutes formes. Un cordon de végétation dense l’encercle presque en totalité. Autre caractéristique remarquable : le cratère est éventré dans sa partie méridionale suite à des effondrements répétés provoqués par les assauts du Pacifique.

Il y a un vent à écorner les bœufs dès que je m’approche un peu trop près du bord ; c’est à peine si j’arrive à prendre des photos… Je commence à longer le cratère vers l’est et m’arrête quelques centaines de mètres plus loin dans un secteur sans vent, face à l’éventrement, pour manger un bout. Moment d’exception face à ce merveilleux paysage. Je ne vois presque personne se promener autour du cratère. Je trouve ça un peu bizarre, surtout par une si belle journée…

Je reprends ma course vers l’extrémité sud-est du cratère, jusqu’à atteindre le bord de l’éventrement. Au-delà, il est impossible – ou alors extrêmement dangereux – de progresser (on ne peut donc pas faire le tour complet du cratère). Le panorama est grandiose, avec à ma droite le cratère et son plancher de laquets miroitant sous le soleil et de l’autre les trois îlets baignant dans le bleu intense du Pacifique… Moment d’exception à nouveau.

Après m’être repu de ce spectacle, je commence ma descente sur le flanc est du volcan, en longeant la falaise qui plonge dans l’océan. Les vues sur la côte sud, l’intérieur de l’île et la Péninsule de Poike, à l’autre bout de l’île, sont superbes. C’est une bien petite île tout de même pour pouvoir être observée ainsi presque de bout en bout…

Vue sur les motus Nui et Iti à travers l'éventrement au sud du cratère ; Cratère de Rano Kau (Rapa Nui)

Vue sur les motus Nui et Iti à travers l’éventrement au sud du cratère
Cratère de Rano Kau (Rapa Nui)

Entre deux (au milieu : zone d'effondrement infranchissable) ; Cratère de Rano Kau (Rapa Nui)

Entre deux (au milieu : zone d’effondrement infranchissable)
Cratère de Rano Kau (Rapa Nui)

Vue aérienne du cratère de Rano Raraku, Rapa Nui (Île de Pâques)

Vue aérienne du cratère de Rano Raraku
Rapa Nui (Île de Pâques) [Réalisation : N. Pettini, 2015]

Côte sud (au fond : la Péninsule de Poike) ; Admirée depuis le Rano Kau (Rapa Nui)

Côte sud (au fond : la Péninsule de Poike)
Admirée depuis le Rano Kau (Rapa Nui)

J’atteins les ruines d’un ahu – l’Ahu Vinapu – au bas de la pente. Je prends le temps de découvrir le site avant de poursuivre le long de la côte sud, toujours en direction de l’est.

Moai « décapité » de l'Ahu Vinapu (côte sud-ouest) ; Rapa Nui (Île de Pâques)

Moai « décapité » de l’Ahu Vinapu (côte sud-ouest)
Rapa Nui (Île de Pâques)

Blocs parfaitement imbriqués de l'Ahu Vinapu : un travail d'une grande précision ! ; Rapa Nui (Île de Pâques)

Blocs parfaitement imbriqués de l’Ahu Vinapu : un travail d’une grande précision !
Rapa Nui (Île de Pâques)

Je passe plusieurs ruines d’ahus – la côte en est vraiment truffée – jusqu’à atteindre le site de Vahiu et ses huit moais couchés, remarquablement alignés, face contre terre. Superbe et triste à la fois.

Deux des huit moais déchus du superbe Ahu Vahiu (côte sud) ; Rapa Nui (Île de Pâques)

Deux des huit moais déchus du superbe Ahu Vahiu (côte sud)
Rapa Nui (Île de Pâques)

Moais déchus de l'Ahu Vahiu (côte sud) ; Rapa Nui (Île de Pâques)

Moais déchus de l’Ahu Vahiu (côte sud)
Rapa Nui (Île de Pâques)

L'érosion dissous et enterre progressivement les moais... (Ahu Vahiu) ; Rapa Nui (Île de Pâques)

L’érosion dissous et enterre progressivement les moais… (Ahu Vahiu)
Rapa Nui (Île de Pâques)

Je me pose un peu là pour m’imprégner du lieu puis entame le chemin du retour en empruntant la route côtière. Je réussis à me faire embarquer par une famille rapanui au troisième lever de pouce ; ils me déposent même devant le gîte !

Une très belle journée de rando s’achève…

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2 commentaires

  1. La mystérieuse Ile de Pâques, confetti au milieu de l’Océan !
    Très belle découverte, toujours de belles photos (celle avec les silhouettes est chouette ; et le cratère, impressionnant !).

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